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La glace prend la parole
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Les chapitres du Testament des glaces :
1 -
L'ultime refuge
2 -
Héraut de la nature
3 -
Réminiscences sacrées
4 -
L'aventure vitale
5 -
La
parabole se Shackleton
6 -
Chevaliers du rêve
7 -
"Alors, nous allons tous mourir?"
Epilogue

Extrait des pages
35-37
Les
énergies intérieures...
«
Nous sommes bien ce Prométhée moderne dont parle Mary
Shelley. Tout heureux de la puissance que lui donne l’énergie
électrique, certain de dominer la nature et de pouvoir bannir son
iniquité, le docteur Frankenstein a créé un monstre qui va anéantir
tout ce que le monde contenait pour lui d’aimable. Si bien que pour
entraver la prolifération du fléau, il n’aura d’autre alternative
que de détruire le résultat de son propre travail. Mais le monstre
est désormais plus fort que son créateur, et ce dernier, obsédé
par l'idée de le faire périr, périra lui-même.
À défaut de détruire l'industrie néfaste qu'il a élaborée - la
nécessité ne l'y contraint pas encore... - l'homme moderne
s'efforce, au moyen de la technologie, d'en limiter les dangers. Il
invente le terme "voiture propre" parce que ses véhiculent sont un
tout petit peu moins polluants, mais qui croit-il tromper? Le dieu
dont il craint la colère? Les voitures pourront être économes; si
elles se retrouvent toujours plus nombreuses sur les routes, le gain
restera nul. Quant aux énergies renouvelables, elles nous auraient
déjà permis de changer d'ère si leur rendement était à la hauteur
des besoins. Tout est une question d'échelle. Charbon et
hydrocarbures placent à notre disposition une quantité d'énergie
titanesque. Nous nous déplaçons, nous nous chauffons, nous mangeons,
nous vivons dans la mondialisation grâce au pétrole. Face à lui, le
vent, le soleil, l'hydrogène ou la biomasse font bien piètre figure
: leur exploitation nécessite souvent presque autant d'énergie
qu'ils en produisent, et leur potentiel est bien insuffisant pour
contenter le monstre. D'autant que, d'ici 2030, la demande
planétaire en énergie devrait s'accroître encore de 40%...
Nous sommes plus que nous l'imaginons les disciples d'Auguste Comte
et de son positivisme. Le positivisme rejette toute métaphysique et
affirme que la science, dans son progrès constant, pourvoira aux
besoins d'une humanité destinée au bonheur. Les philosophes parlent
aujourd'hui de scientisme : l'expérience scientifique et la
rationalité expliquent tout. Le matérialisme s'est nourri de cette
doctrine. Il l'a utilisée pour se justifier, affranchissant
l'individu du souci spirituel pour qu'il se consacre au
développement de l'économie et de la technologie, et le récompensant
à la hauteur de son zèle à engendrer de la consommation. La doctrine
positiviste incite l'individu à penser qu'il n'est pas responsable
de ce qui le menace, et que le génie humain rétablira naturellement
les équilibres, alors même qu'il est la cause de leur rupture. Ce
raisonnement naïf exonère nos paresses comme il hâte notre dérive.
La philosophie d'Auguste Comte a fort heureusement été battue en
brèche par Henri Bergson, qui oppose à la raison pure l'intuition et
l'élan vital, et réhabilite le spirituel. À l'heure où l'utopie
matérialiste nous pousse dans l'abîme, nous serions bien inspirés de
ranger Comte dans les cartons et de suivre les visions de Bergson.
J'y reviendrai.
Les forces capables de
réparer les dégâts ne peuvent venir que de celui qui les a provoqués.
Non pas de l’homme, concept trop généraliste pour que nous puissions
en espérer grand-chose, mais de nous-mêmes. Il ne suffit pas de
suivre les recommandations gentillettes des
pouvoirs publics ! Mais rassembler son courage, puiser dans ses
énergies primaires, animales, enfouies cependant que reliées ; liées
à l’esprit de la nature, aux autres, aux mânes vagabondes. Comment
faire en sorte que ces forces, bien réelles mais tellement
difficiles à mobiliser, si peu mises en valeur,
se manifestent avec assez d’ampleur et de véhémence pour s’emparer
du pouvoir ?
Cette question,
qui est la seule question véritablement importante, je me la pose
depuis que je voyage dans l’Arctique, témoin d’une hémorragie que
rien ne promet d’endiguer.(...) »

Extrait des pages
49-51
À la
recherche du héros perdu...
«
Certainement
avais-je besoin de modèles, de héros. Je venais les chercher dans
les territoires inhabités, là où, en définitive, je ne relevais que
leurs traces, ou le paysage immaculé de leurs idéaux. En matière
d'héroïsme, l'actualité me paraissait bien lacunaire.
Saint-Exupéry avait
pour moi le profil parfait, son engagement dans l’Aéropostale
traduisant son effort pour appliquer à lui-même ce
qu'il demandait au monde. Mais Saint-Exupéry
n'est plus, et si son héroïsme aida à sa popularité, il fit peu
d'émules.
Les glaces, pour être efficacement
défendues, ont plus que jamais besoin de personnages irréprochables,
infatigable, et inspirés par une volonté qui dépasse la raison
commune. Où les trouver? Et surtout, comment le reconnaître?
Le héros témoigne de l’ardeur de son temps. Pendant l’Occupation, la
France avait pour héros le résistant, lequel
indiquait à tous, au péril de sa vie, la voie de la liberté. Le
XVIIe siècle,
moins pressé par la nécessité, désignait pour représentant de ce
vers quoi chacun devait tendre l’honnête homme, personnage doué
d’une culture étendue et d’une urbanité irréprochable. Plus tôt
encore, autour du XIIe siècle,
le héros était le chevalier qui n’avait de cesse de faire ressortir
ses plus hautes qualités en mettant à l’épreuve sa vaillance, son
amour et sa foi. Ce dernier modèle héroïque marqua d’ailleurs si
profondément les imaginations que l’on pourrait
affirmer qu’il n’a jamais été dépassé. Aujourd’hui, le
chevalier serait un Don Quichotte ou un Cyrano rejetant toute
compromission avec la veulerie de son temps pour ne plus vivre que
par poésie.
L’on
se moque de Don Quichotte comme de l’honnête homme, et toute
résistance à l’occupant est malvenue. La disparition du héros, ou
tout du moins sa mise à l’écart, fait précisément l’affaire de « l’occupant »,
qui désormais n’est autre que le bien de consommation. « L’occupant »,
c’est tout autant l’objet que ses affidés : l’industrie, le marché,
l’argent. « L’occupant », c’est aussi le tracas administratif, le
média tapageur, le problème d’ego. « L’occupant » est ce qui
nous occupe et nous préoccupe et, partant, nous dérobe à nous-mêmes.
Celui qui se débarrasse de ce qui l’occupe pour ne vivre que de sa
liberté, celui-là est le résistant, celui-là éveille le désir.
Saint-Exupéry était l’un d’eux.
Si le monde
manque à ce point d’âme, c’est que les forces d’occupation se sont
dotées de moyens exceptionnellement attrayants : la sécurité, le
loisir, le confort. Que ces forces entraînent la fonte des glaces,
nous le savons, mais ne sommes guère enclins à les dénoncer ou
seulement à leur en vouloir. La majorité fait loi. Et la majorité
n’est pas en quête de quelque figure héroïque capable de la sortir
de sa torpeur et de la pousser à l’action. La majorité
attend du héros qu'il l'aide
à rendre plus supportable une vie dépourvue d'enjeux. Ainsi
du footballeur, ce modèle qui n’endosse aucune cause, qui ne joue
pas sa vie, qui ne place pas la collectivité avant lui-même, n’a
aucune exigence en terme d’amour ou d’esprit, ne
montre aucun chemin, et ricane de la gratuité. Le footballeur
est un héros dans la mesure où les médias reconnaissent en lui un
vecteur de dépaysement pour une masse en mal
d'aventure et de gloire. Hier, le héros -
combattant, humaniste - aidait le peuple à sortir de la crise.
Aujourd'hui, comme à l'époque romaine, il occupe les stades pour la
lui faire oublier. »

Extrait des pages
73-75
De
l'importance de la morale...
«
Jean Malaurie affirme : « La proximité avec la nature a plus à nous
apprendre que la science ». Jean Malaurie est lui-même scientifique.
Ses recherches l’ont amené à se rapprocher de la nature et des « petits
peuples du froid », en particulier les Esquimaux de la région de
Thulé, à l’extrémité nord-ouest du Groenland. Si cette affirmation
est vraie, alors le résultat de ses recherches compte moins que les
liens qu’il a tissés avec ses hôtes, si
voisins de la nature, et ce qu’il a entrevu a plus de valeur que ce
qu’il a démontré.
Avant,
l’histoire du monde se confondait avec celle
des liens. Rien quittant le sol qui n’y demeure relié par un tronc
ou une tige. L’enfant était le fils d’un père qui était le fils
d’une terre. La nature donnait à celui qui suait ; dans une relation
qui tenait de l’échange, l’effort était la part du don de l’homme.
Et quand la nature récompensait l’effort au-delà de ce qui en était
espéré, le paysan, le chasseur louait le ciel.
La
relation était « verticale ». Debout, l’individu sentait la
verticalité matérialisée par son propre corps, l’énergie montant des
pieds jusqu’à la tête pour conduire l’esprit au-delà, vers le plus
haut. Ainsi prolongée dans l’immatérialité, la verticalité ouvrait à
l’universel. L’animiste voit Dieu dans une pierre, un arbre, une
source. Il y a longtemps de cela, le chasseur Inuit s’excusait
auprès de la proie à laquelle il avait ôté la vie. Il pensait
qu’ôter une vie, c’est arracher un lien avec un ancêtre. Selon lui,
le lien qu’il enlevait ne se justifiait que pour en nourrir un autre,
plus important : le lien qui noue le destin du chasseur à celui du
monde.
La
croyance animiste donne à chaque acte une signification morale.
L’homme étant partie intégrante de son environnement, rien de ce
qu’il fait n’est sans conséquences, et ses actes mauvais ont une
répercussion sur les autres membres de la communauté comme sur les
« esprits » qui hantent la création et qu’un rien peut froisser. La
superstition apparaît comme la crainte d’une attitude qui irait à
l’encontre de l’ordre universel. L’homme n’étant qu’un maillon, il
doit craindre ce qui le dépasse, ou au moins le respecter. Se sentir
un maillon, l’élément d’un ensemble ; jauger le souci particulier à
l’aune de la nécessité collective. Maintenir l’harmonie, tel est le
sens de la morale.
L’Inuit
s’inscrit dans la tradition lorsqu’il assure la pérennité de la
morale. La morale est la formulation de la conscience, elle découle
du sentiment du lien avec la nature et avec les autres hommes, et de
la fragilité de ce lien. La vie moderne n’a d’autre interprétation
de l’existence humaine que celle qui conduit à l’acquisition de
pouvoirs supplémentaires, quelles que soient les conséquences que
l’exercice de ce pouvoir peut avoir sur l’harmonie générale. La vie
moderne ignore la morale.
Le déni de la morale
est en vérité si peu satisfaisant qu’il nourrit chez l’Occidental
une fascination pour les peuples moins influencés
par lui, alors même que ces peuples sont de plus en plus rares.
L’Inuit idéal, loin de songer prioritairement à l’acquisition de
biens, aurait une connaissance de la vie supérieure à la nôtre parce
qu’il demeurerait en prise avec la réalité ; sa morale ne serait ni
desséchante, ni autoritaire, mais exprimerait une liaison active
entre l’homme et son environnement.
L’idée que nous nous faisons de nous-mêmes ne nous place plus devant
l’interrogation du bien et du mal. Nos actes apparaissent justes dès
lors qu’ils rendent la vie personnelle plus agréable. Nous ne nous
posons guère la question de la morale, qui définit la justesse d’un
acte en fonction de son impact sur autrui ou de son adéquation aux
commandements d’une entité supérieure. Le réchauffement global est
la conséquence d’actes qui rendent la vie personnelle plus facile.
Ces actes ont sur le plan collectif des effets pervers
particulièrement flagrants, mais ils perdurent, quoi qu’on en dise.
L’absence de condamnation de l’exploitation pétrolière pour tout ce
qu’elle implique de négatif est un symptôme
parmi d’autres de l’anémie morale. Le consommateur de carburant
jouit de sa position mais ne se sent pas lié à l’industrie
pétrolière, ne se sent pas le financier d’un règne
terrifiant. Il ne se sent pas impliqué parce qu’il n’est pas relié,
comme le chasseur inuit n’est plus relié à sa proie depuis qu’il a
troqué le harpon contre le fusil à lunette. Tout se règle à
distance, et la vie spirituelle n’est pas assez dynamique pour
compenser, par une proximité morale, la distance matérielle
qui s'est accrue.
»

Extrait des pages
108-109.gif)
La
nature ne vieillit pas...
«
On dit que le
Groenland possède quatre fois la superficie de la France. Ce n’est pas
tout à fait exact. Il est en vérité plus petit, dès lors qu’on
s’abstient de compter la superficie recouverte par la glace. Quant au
territoire groenlandais habitable, il n’excède pas la taille d’un
département. Les habitants se nichent sur les rares zones rocheuses à
même d’accepter des constructions. C’est pour cela que le Groenland
est magnifique : la part de l’homme y est minuscule, et l’immense
majorité de l’espace demeure sous le joug exclusif de la nature.
La nature ne vieillit
pas, et son spectacle est éternel. Le temps a passé sur nos visages, à
nous, êtres humains, il a distendu nos chairs, creusé ses sillons.
Notre peau s’est flétrie à la poussière des jours. Un animal ne porte
pas la marque du temps de manière si voyante ; plumes ou fourrures
masquent les plis. L’Arctique fait mieux encore, puisqu’il est neuf à
chaque été. Il renouvelle constamment sa fraîcheur. Au soleil, la
glace pilée qui évolue à la surface de certains fjords émet des
bruissements presque poupins. Le glacier est vieux, lent et poussif.
Sa surface est gercée, ses rides sont ses crevasses. Quand vient son
dernier jour, il garde le front pendu au-dessus du gouffre puis d’un
coup, s’effondre. Alors il renaît. Autonome, libre, errant à divers
grés, l’iceberg est adolescent, et comme il poursuit sont chemin, il
devient plus petit, enfantin et transparent. Il rajeunit encore. À
rebours du temps, la glace se retrouve nourrisson, embryon, puis enfin
molécule unique : eau.
Là-bas je vois le
paysage qui reprend son
cycle. Il n’a pas changé. Presque pas. Il est aimant comme au premier
jour. En m’obligeant à assurer mes besoins vitaux avec le minimum de
moyens, il ne m’humilie pas, mais me rapproche de l’enfance de
l’humanité. Une façon de partager sa jeunesse. L’élémentaire suffit à
combler les attentes, et pour qui dispose de quoi s’abriter et apaiser
sa faim, rien ne fait défaut. Ni doute ni ennui. Et la nostalgie n’est
pas à son aise quand plus rien ne rappelle ce qui pourrait manquer.
L’observateur, tant il y a de glace dans les fjords, sera tenté
de croire que le réchauffement n’est pas avéré
et qu’il fait bien toujours aussi froid, sinon davantage. L’Arctique
se présentera à lui dans toute sa splendeur, brillant des mille
coruscations de ses diamants ! Or la multiplication
des glaces visibles s’explique par l’épuisement des glaces en
réserve. Il en va de même de la civilisation. Plus d’agitation dans le
commerce et les médias, plus d’images et plus d’argent dans tout,
masque un phénomène d’épuisement global des ressources non visibles,
et la corrosion des structures internes. C’est toujours avant sa chute
qu’un empire étale le plus de fastes. Comme la surenchère de bruit ne
prépare jamais que le retour du silence, le tintamarre des glaces
ânonne leur agonie.»

Extrait des pages
136-137
De
l'aventure...
(...)
«
Cro-Magnon s’éloignant de sa caverne à
la recherche d’un nouveau terrain de chasse, c’était déjà de
l’aventure. L’aventure est apparue avec le silex, s’est répandue avec
le bronze, a connu son apogée sous l’acier et s’est dissoute dans un
circuit imprimé. Or en perdant l’aventure, pour nous muer bien souvent
en touristes blafards, nous perdons le fond de la nature humaine.
L’homme a besoin d’exercer ses facultés, il lui faut se mesurer à
lui-même et apprendre à dominer ses peurs. Il aime projeter son espoir
sur ce qui l’attend de l’autre côté de la colline. Il a besoin de
prendre des risques comme il a besoin de sel, comme il a besoin de
vent. Ce besoin mit au jour le monde et
contribua à son extension, puis à son perfectionnement. Mais dès lors
que le monde se satisfit de lui-même, qu’il se lassa
de se mesurer au mystère, à la nature ou à Dieu, l’aventure ne fut
plus nécessaire, et l’homme qui la portait se replia.
Les anthropologues
affirment que l’homme est né par le langage ; la Bible, qui pour une
fois s’entend avec la science, préfère le mot « parole ». À quoi donc
l’homme a-t-il consacré ses premières paroles ? À raconter ses
aventures. Puis, laissant courir son imagination il s’est inventé des
exploits, des légendes, et pour les transporter à travers le temps,
s’est mis à écrire. Les grands textes relatent presque tous des
aventures extraordinaires. Ils s’intéressent spécifiquement à la force
morale du héros, lequel suscite l’admiration et incarne,
pour les membres de la société qui ne
participent pas à l’aventure, le modèle
d’humanité dont ils doivent s’inspirer.
Par l’aventure, il ne s’agit pas
de rééquilibrer les systèmes pour pallier leurs lacunes, mais de
quitter les systèmes pour se détourner de leurs abîmes. Il s’agit, à
l’instar des explorateurs d’antan, de défricher de nouvelles terres,
mais sur d’autres plans que la géographie, même si la géographie y
conduit. Une vie ne se sauve pas en accumulant des assurances, mais en
tenant tête à l’incertitude. Notre civilisation était foncièrement,
depuis ses origines, une civilisation du risque ; la gloire allait à
ceux qui choisissaient et maîtrisaient le risque. De cet exercice
ressortait des hommes complets, car investis dans
les réalités autant sociales que physiques et métaphysiques. La glace
cessera de fondre quand nous prendrons des risques pour la défendre,
et que cette attitude sera socialement récompensée. Quand l’argent,
las de gaver les ego, s’entichera à son tour d’horizons, et
s’emploiera à de nobles reconquêtes. »

Extrait
des pages 167-168
Tout cela
m'ennuie...
«
Il ne semble pas qu’au départ le gouvernement fédéral se soit montré
très enthousiaste à l'égard du projet d’Alain
Hubert. Mener des opérations en Antarctique est évidemment onéreux, la
Belgique ne dispose là-bas d’aucune base permanente et,
contrairement à la France, n’a pas de budget alloué aux terres
australes. En retournant sur le continent glacé, la Belgique n’a
certes pas l’ambition de concurrencer les autres nations, mais
peut-être de montrer qu’elle existe, et de se tenir à la hauteur d’une
certaine tradition polaire : le belge Adrien de Gerlache fut le
premier à hiverner en Antarctique, en 1898, et la famille de
l’explorateur se distingua sur le terrain jusqu’en 1958, date de la
construction de la base du Roi-Baudouin
abandonnée dix ans plus tard.
Élisabeth
n’accueillera des scientifiques qu’à la saison
estivale, quand le soleil peut subvenir aux besoins en énergie ;
le reste de l’année, le cœur de la station
battra automatiquement sous l’impulsion du vent. Il s’agira de la
première base antarctique opérant avec « zéro émission de carbone »,
en application du principe selon lequel ce qui peut être réalisé au
Pôle peut être réalisé partout ailleurs. Il s’agit donc d’un
laboratoire des énergies propres. Belle mission, dont les perspectives
devraient, si cela est possible, compenser les
rejets de CO2
afférents à son acheminement à l’intérieur du continent blanc, et à sa
construction.

Extrait
des pages 202-203
La glace est bonne...
«
La tradition spirituelle chrétienne se tourne peu
vers le Nord, mais elle se fonde, comme
l’animisme des Nénetses, sur la constatation que le Bien arrive
d’en haut et que le Mal vient d’en bas. L’enfer est lié à la
chaleur excessive, aux brasiers des profondeurs magmatiques. Le
pétrole, substance tellurique noire qui crache les flammes,
souille le ciel qui jusque-là apportait la
vie et reflétait l’éternel, l’affligeant du souffle chaud de la
géhenne. Plus la latitude – ou l’altitude – s’accroît, plus il
fait froid, plus grande est la transparence. La glace qui coiffe
les pôles comme les hautes montagnes est fille de la transparence.
Symboliquement, la glace est bonne puisqu’elle naît de la
cristallisation du ciel ; par le ciel elle est déposée sur terre.
La glace est un dépôt d’âme. Sans valeur commerciale,
insaisissable, éphémère, la glace ne génère ni l’envie ni la
cupidité ; mais elle inspire, à l’instar de Dieu, soit la crainte,
soit la passion de la vie et l’amour de la beauté.
L’auteur
américain Barry Lopez tente un parallèle singulier entre les
glaces polaires et la spiritualité chrétienne. Observant le
tableau « les icebergs » du peintre luminariste F. E. Church, il
établit une comparaison entre l’iceberg et la cathédrale, tous
deux proposant une architecture de la lumière. La lumière captée
par les bâtisseurs médiévaux pour aider à cheminer vers Dieu se
retrouverait dans ces édifices naturels, ces « colonnes de cristal »
que décrivait l’Irlandais saint Brendan qui reconnut en l’une d’elles « l’œil de Dieu ». Barry Lopez poursuit
en présentant une lecture de l’histoire qui
ne soit pas dictée par l’analyse rationaliste. Même si l’homme a
« vaincu la variole » et « domestiqué l’atome », faits imputables
à des manipulations physiques, ce dernier n’aurait pas progressé
humainement depuis neuf cent ans, et, absorbé par ses compétences
sur la matière, aurait même régressé. « Nous ne vivons plus un âge
de mystiques mais d’experts férus de performances. On pourrait
dire, en effet, que l’érection des cathédrales fut le dernier
grand pas effectué par l’homme européen avant qu’il ne retombe
dans le confinement de son intellect ».
La cause
primordiale du réchauffement climatique, avant même l’usage
impénitent des énergies fossiles, pourrait donc être le
« confinement de l’intellect ». La culture européenne, en effet,
ne propose plus à l’individu d’élargir sa conscience. L’individu
doit prioritairement affûter sa qualité d’outil au service d’une
économie, tout en amplifiant ses besoins de consommateur. Son
intellect lui confirme le bien fondé de son existence ; qu’en
est-il de son intuition ? Le spirituel ne s’exprime plus, n’érige
plus les cités. La glace, en fondant, et l’océan, en s’acidifiant,
ne font que répondre mécaniquement à un effet mécanique, généré
par l’homme mécanisé.
»

« Trop étendue, j'étais
une tyran. Pour vous je me suis stabilisée. Sans moi, vous êtes perdus.
»
C'est par ces mots que la glace prend la parole et
entame sa confession. Pour l'écouter intégralement, cliquez sur le lien
ci-dessous.
La voix
des glaces
Lecture de
Priscilla
Telmon
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